On a les 68 qu'on peut

05 mai 2008

20 ans en 68 !

Avoir eu vingt ans en Mai 68 !… Pour quelqu’un dont l’anniversaire tombe la dernière semaine du mois d’avril !, c’est plus qu’une belle formule.
Bien que l’agitation à Valenciennes fût assez limitée et qu’il s’y passât rien de plus que dans la plupart des villes de province, je vécus ces quelques semaines intensément. Comme tout le monde, me dira-t-on. Certes. Mais peut-être un peu plus que quiconque. Pour cette raison qu’appartenant au très petit groupe des étudiants valenciennois, je participai activement aux manifestations des premiers jours, et vis en quelque sorte – qu’on me pardonne cette formulation triviale– monter puis prendre la mayonnaise.  La fête terminée, à peine remis de mes émotions, j’eus la bonne idée d’en consigner le récit sur un cahier d’écolier. Historien en herbe, je voulais en cela imiter deux prédécesseurs valenciennois. qui, en des temps bien plus tragiques, avaient consigné leurs souvenirs à l’intention des générations futures : (Lucien Fernez (Souvenirs de l’invasion - 1914 à 1918) ; Abel Posière (Heures vécues, 1940-1941).
Mon interrogation portait sur la genèse de la Révolution de Mai. Que s’était-il passé, comment cela était il arrivé ? . Je me limitais donc à décrire les événements des premiers jours ; la tentative des étudiants valenciennois de coller au mouvement de contestation parisien entre le 6 et le 13 mai. Il s’agissait de souligner le contraste entre l’extrême modicité et le peu d’écho de notre agitation, avec la formidable mobilisation pour la manifestation du 13 mai organisée par les grandes centrales ouvrières. Mobilisation qui marquait de mon point de vue la fin de notre histoire.

cahierCe que je retrouve dans le cahier jauni exhumé quarante années plus tard d’une malle, c’est le ressenti subjectif d’un jeune homme de vingt ans, il faut bien le dire un peu exalté. Mais non dépourvu de clairvoyance. Il m’a fallu un peu le remanier, corriger quelques erreurs, supprimer beaucoup de digressions, et surtout approfondir la recherche en relisant des journaux de l ‘époque ou mieux, en demandant à quelques protagonistes de faire appel à leurs souvenirs. Je n’ai en revanche rien changé aux faits et en garanti l’authenticité.
Le récit d’autres moments forts et anecdotes personnelles, rédigé récemment mais sur des souvenirs encore vivaces, vise à restituer l’ambiance de ce joli mois de mai.

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Petit Rappel à l'usage des jeunes générations

A la fin des années 60 l’agglomération valenciennoise avait une identité ouvrière très marquée. En plus des nombreuses usines métallurgiques, tuyauteries et construction de matériel ferroviaire qui employaient bien plus de monde qu’aujourd’hui, deux sites sidérurgiques importants étaient implantés à Trith-Saint-Léger et à Denain. Le soir, le ciel rougeoyait du côté des haut-fourneaux. Si le désengagement annoncé par les Charbonnages de France était bien amorcé, de nombreuses fosses restaient en activité et la vallée de l’Escaut vivait sur sa tradition minière et croyot que ça allot toudis durer La grande grève de 1963, qui avait duré 35 jours, n’avait pas porté sur l’avenir du bassin minier mais sur des revendications salariales : « pas de sous, pas de charbon ». scandaient 25.000 gueules noires  manifestant à Valenciennes. Pour la première fois les ingénieurs s’étaient joints au mouvement… Faut-il y voir un indice que les mentalités changeaient ?

Toute cette activité faisant vivre une multitude de sous-traitants.
En ce temps là, les ouvriers ressemblaient encore à des ouvriers. Beaucoup rentraient chez eux – à bicyclette– en bleus de travail, portaient casquette ou béret, se découvraient quand un ingénieur daignait leur adressait la parole. Presque tous avaient connu la guerre, beaucoup l’avaient faite ; les plus jeunes en Algérie. Les anciens se souvenaient avec nostalgie du Front Populaire, alors moins éloigné dans le temps que ne l’est pour nous 1968 aujourd’hui !…
Nous, les jeunes  – on ne parlait pas encore de baby-boom – avions trop entendu ressasser ces malheurs. Non seulement nous ne nous sentions pas concernés par leur histoire, mais rejetions en bloc ce passé fait de défaites et de frustrations, d’airs d’accordéon et de catéchisme. La société de consommation nous tendait les bras. C’était le temps de la pop music, des hippies. L’avenir nous paraissait scintillant, rempli de belles voitures, de cuisines équipées, de voyages lointains, que le plein emploi et la carte bleue nouvellement créée nous permettraient d’acquérir. Les malheurs du monde, la guerre du Vietnam, celle du Biafra, la menace nucléaire, les assassinats à répétition aux U.S.A, ne parvenaient pas à nous faire perdre notre optimisme. Nous étions des enfants gâtés.

 

A Valenciennes les jeunes s’ennuyaient. A part se réunir à l’étage des cafés de la place d’Armes, il n’y avait pas grand chose à faire. Les dancings les plus proches étaient à Denain, le « Western » (anciennement Salon Dubois) ; à Condé-sur-Escaut, l’immense « Marciniak » était en train de se muer en « Caméléon - Super Club ». Ces deux établissements drainaient la jeunesse des citées ouvrières environnantes. Au Caméléon se produisaient chaque dimanche des groupes de Rock’n Roll purs et durs, des très bons, qui avec le public populaire donnaient à l’endroit un petit air de Liverpool !…. L’un comme l’autre faisaient venir de temps à autres des vedettes.  Johnny_VdNA Denain, de 66 à 67, Johnny Hallyday, Jacques Dutronc, les Kinks, Procol Harum ; à Condé, des groupes de Rythme&Blues venus d’Amérique, Julie Driscoll le 12 mai  j’en reparlerai– et Johnny la même année en octobre.
Mais la grande affaire du moment fut l’installation en 1967, du Q.G de l’OTAN – le S.H.A.P.E– près de Mons, qui avait entraîné la création de plusieurs clubs dans le centre de cette ville. On y écoutait du Rythme&Blues et de la Soul, les musiques du moment, en compagnie de G.I’s, le plus souvent noirs, parfois bourrés, qui semblaient en tout cas se trouver beaucoup mieux en Belgique qu’à Saïgon.

Il faut aussi dire un mot du Club N°1 fondé par Jean Pierre Havare trois ans plus tôt, et que j’aidais à animer. Nos activités en direction des jeunes consistaient à organiser quelques bals, des sorties, patronner des concerts, et à éditer le NUMERO 1 le journal du club, un bimensuel illustré. Subventionnés par la municipalité nous bénéficiions de l’attention bienveillante – et parfois inquiète – de Pierre Carous, notre maire perpétuel, un gaulliste historique, qui eut l’intelligence de ne pas se formaliser de notre volonté d’indépendance, souvent proclamée avec impertinence- et pas toujours avec bon goût – dans notre journal.

En avril 68 fut organisée avec très peu de moyens la première semaine des jeunes, un carnaval fait de bric et de broc, quelques réunions, un bal.

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06 mai 2008

Les étudiants Valenciennois

Villars_TS2E_1967_68Quelques dangereux révolutionnaires ! Le prof en veste très souriant est Monsieur Hardy, dont il sera question dans cette histoire. Moi je suis en haut au centre.

Il y avait aussi quelques étudiants à Valenciennes ; guère plus de cent cinquante. Il me faut les présenter pour permettre la compréhension de ce qui suit.
Au C.S.U, boulevard Harpignies, annexe de la Faculté, on préparait en deux ans ce qui ne s’appelait pas encore le D.E.U.G : Math-Physique (MP1 et MP2) et physique-chimie (PC1 et PC2). Ça c’était les « vrais étudiants ».
Au Lycée technique il y avait deux classes de Techniciens Supérieurs en Electrotechnique (1ère et 2ème année) dont je faisais partie, et une classe d’I.U.T « Génie mécanique » de création nouvelle. La plupart n’étaient pas valenciennois ; certains même venaient d’assez loin : cambraisis, avesnois. Dans l’ensemble ils venaient de milieux relativement modestes. Les fils d’agriculteurs étaient bien représentés. Contrairement au C.S.U, il n’y avait pas de filles – à une exception près, peut-être ?. Engagés dans un cycle d’études court, destinés à travailler bientôt dans l’industrie, nous ne nous considérions pas comme de vrais étudiants même si nous cotisions à la M.N.E.F. Impression renforcée par le fait que nous étions dans un lycée que beaucoup d’entre nous fréquentaient depuis de nombreuses années.

Le 15 décembre 1967 l’élection de deux représentants au CROUS – Capon pour les TS, Debut pour les I.U.T – avait été une simple formalité. Il me semble que c’est à cette occasion que j’entendis pour la première fois parler de l’UNEF.

Remarque : Les amateurs de signes forts – ou de coïncidences – remarqueront que c’est ce même 15 décembre 1967 que se réunit le premier C.A.L ( Comité d’Action de Lycée ) [1] et que l’Assemblée Nationale adopte la loi autorisant la pilule contraceptive ! L’esprit de 68 soufflait !…

Le vent s’était peut-être levé, à Valenciennes, quelques jours plus tôt ; à l’occasion de la Saint-Nicolas.

Bien banale sans doute cette histoire de fermeture du resto’U , sous prétexte d’un chahut très exceptionnel – c’était la Saint-Nicolas , en réalité pour des raisons plus profondes de réorganisation : un service supplémentaire pour les étudiants représentait sans doute une charge dont l’administration du Lycée Wallon se serait bien passée. Nous venions de lui fournir le prétexte…
Les étudiants avaient voté la grève des cours à l’unanimité et obtenu rapidement satisfaction après en avoir appelé à l’U.N.E.F. [ à l’époque je n’avais pas fait le rapprochement avec l’imminence des élections du CROUS ] Stupéfaction outrée de la direction du Lycée Wallon ; satisfaction je crois de celle du Technique ( MM Durandeau et Costa nous avaient discrètement encouragés dans notre démarche. )
Qui aurait pu voir à l’époque une sorte de répétition, d’une pièce à venir ? Les acteurs pourtant avaient déjà pris leur marques. Les T.S s’étaient montrés les plus actifs, nettement suivis par leurs « cousins » les I.U.T. Les étudiants du C.S.U, en revanche, s’étaient montrés beaucoup plus réservés, voire hostiles. Une distribution des rôles qu’on retrouvera en mai.



[1] Site du CNRS : Mai 68 : événements, cultures politiques et modes de vie par Maryvonne Le Puloch

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JEUDI 1er au DIMANCHE 5 MAI : bruit de fond.

JEUDI 1er Mai

Comme d’habitude nous avions fui à Mons, à l’Oscar, l’ennui de ce jour férié à Valenciennes. Sur fond de Rythme&Blues, nous buvions des pils et tentions de concurrencer les G.I’s dans la conquête des jeunes filles belges (tentatives parfois couronnées de succès, malgré l’écrasant avantage que procuraient à ces grand garçons nonchalants, la possession de Ford Mustang et un pouvoir d’achat d’autant plus décourageant pour nous qu’il s’exprimait en billets verts).

Si la politique n’était pas notre principale préoccupation, nous n’ignorions tout de même pas complètement ce qui se passait dans le vaste monde. Un peu moins il est vrai, ce qui se passait en France. De l’agitation à Nanterre, nous ne connaissions que le peu qu’en avait laissé filtrer, sur le mode du fait divers, une O.R.T.F fermement tenue en laisse par le ministère de l’information : une sorte de bruit de fond où il était question de groupuscules gauchistes, d’étudiants revendiquant le droit de se rendre dans les chambres de leurs copines. Bref le folklore.
Beaucoup plus sérieuse nous paraissait en revanche l’agitation des étudiants allemands, révélée par la tentative d’assassinat de Rudy Dutske,son leader – Rudy le Rouge. Plus radicale, dénonçant la guerre du Viet-Nam, se plaçant dans la continuité de la révolte des étudiants américains, concernée géographiquement par la guerre froide, elle ramenait ce qui se passait à Paris à un chahut d’escolier dans la tradition de Villon, au pire à l’agitation de quelques groupuscules gauchistes ultra-minoritaires. Ce qu’HARA KIRI Journal bête et méchant ancêtre de Charlie-Hebdo) résumera ainsi : « Que veulent les étudiants ? La paix au VietNam et devenir des cadres. »

Pour ma part, avec un manque d’à-propos remarquable, j’affirmais dans le NUMERO 1 [1] destinée à paraître en mai que « si les ouvriers trop ensyndiqués, envoiturés » avaient abandonné l’action révolutionnaire, il n’y aurait plus d’action révolutionnaire » et de conclure : « Il est probable qu’un jour, les jeunes suffragettes de Nanterre auront le droit d’inviter leur petits copains dans leur chambre, pour y passer de studieuses veillées… »

Bandeau_No1

Bandeau tête-de page de   mon article « Que veulent les étudiants » écrit en avril 1968 dans le NUMERO 1

VENDREDI 3 MAI

- Pas le temps de m’intéresser à l’actualité. Absorbé par l’animation de la semaine des jeunes, j’ai un peu négligé la préparation de la première série du B.T.S qui doit commencer le 14 mai. Il faut rattraper le temps perdu. Je ne prête qu’une attention distraite à mon copain Caverne lorsqu’il me raconte ce qu’il vient d’entendre à la radio. Il paraît qu’à Paris ça barde ; les CRS ont pénétré à la Sorbonne ; l’agitation a repris à Nanterre…

SAMEDI 4 MAI – 14 heures
J’entre en classe pour ce que je crois être les deux dernières heures de cours de ma scolarité. Un peu en retard…

« Dites donc Wilmot, qu’est-ce que c’est que les enragés ?… »

m’interpelle l’air malicieux, Hardy, le prof d’électrotechnique:

Je tombe des nues. Manifestement cette question prolonge une conversation qui n’avait rien à voir avec l’électronique ! Posée par le communiste militant, stalinien revendiqué, je comprends qu’elle s’adresse au passionné de l’histoire de la Révolution Française qu’il me sait être. Petite connivence en quelque sorte.

– Et bien, c’était les hébertistes, lui réponds-je.

Les hébertistes : Oui, pour moi ce qualificatif d’enragé » ne désigne à ce moment rien d’autre que ces extrémistes d’un autre temps. Je n’ai pas écouté la radio, moi. Caverne qui décidément suit l’actualité de très près, m’explique que c’est par ce vocable « d’enragés » que les journalistes désignent les étudiants qui ont affronté les forces de l’ordre, la veille, au quartier Latin. J’apprends aussi que Nanterre a été fermé, que des étudiants sont en prison.

DIMANCHE 5 MAI - Dans un petit café de Mons, la couverture du Journal de Dimanche attire mon attention. On y voit un étudiant lancer un pavé sur un car de police. Je me précipite sur l’article et apprends que vendredi soir des affrontements violents ont opposé étudiants et policiers au quartier Latin. Six étudiants auraient été écroués, certains ayant été trouvés en possession de matraques et de boulons.


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[1] Journal du Club N°1



[1] Journal du Club N°1

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LUNDI 6 MAI : Révisions

LUNDI 6 MAI – Révisions au Lycée Technique. On ne parle que des émeutes de Paris. Les étudiants emprisonnés, la fermeture de la Sorbonne, les brutalités policières. Les étudiants de Valenciennes, techniciens supérieurs en tête, décrètent la grève. Les I.U.T, sous l’impulsion de Debut , leur représentant, se sont décidés à bouger. [ je sais à présent que les délégués élus quelques mois plus tôt avaient été contactés par l'U.N.E.F qui leur avait demandé de suivre le mouvement lancé à Lille pour soutenir les étudiants parisiens emprisonnés ]

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07 mai 2008

MARDI 7 MAI : Une poignée d'enragés.

MARDI 7 MAI

Nous partîme ; nous étions une poignée ; bientôt ça débordera sur les trottoirs.
Léo Ferré « Il n’y a plus rien »

Me rendant de bon matin au Lycée Technique pour réviser avec d’autres camarades, j’apprends là que tous les élèves techniciens supérieurs (section électricité) de 1ère année, répondant ainsi aux mots d’ordre de l’U.N.E.F, se sont mis en grève, suivis par leurs collègues mécaniciens qui, approchant de leur examen, ont toutefois décidé de continuer les cours. On nous informe qu’une manifestation est prévue en début d’après-midi. Le départ aura lieu à la sortie du resto’U c’est à dire à l’angle du boulevard Froissart et du boulevard Harpignies.

A midi je rentre rapidement chez moi pour annoncer que je mange à l’ « U », et rejoins celui-ci juste au début du repas. Je suis frappé par le calme inhabituel. Les mines sont graves. Nous sommes bien loin de l’ambiance de la Saint-Nicolas ! Confirmation de la manifestation pour 2 heures ou 2 heures 30. Je remarque alors que ce mouvement « spontané » a des leaders qui sont les représentants élus en décembre dernier : Capon, Debut et Guidez (ce dernier me semble tenir à l’écart et observer une prudente réserve).

Sortant du resto’U, nous nous rendons à l’entrée du C.S.U boulevard Harpignies dont nous condamnons les grilles à l’aide d’un antivol. Il y a là beaucoup de T.S, quelques I.U.T, fort peu de MP ou PC.On ne peut pas ne pas remarquer la présence de deux journalistes de « Liberté » et de trois professeurs, Messieurs Portalier, Hardy et Delaître, connus pour leur engagement à gauche [ quarante ans plus tard un de nos trois représentants, me confirme que c’est l’UNEF de Lille qui les avait contacté pour leur demande rde soutenir le mouvement parisien, et que « certains profs très politisés » avaient poussé à la roue ] . Surviennent, à l’heure des cours, des élèves du CSU qui veulent absolument entrer dans leurs locaux. Après avoir essayé de les gagner à notre cause, nous les laissons entrer.

mai_68_manif_0705Ce qui me frappe à ce moment c’est le manque évident de préparation. Ceux qui sont là ne semblent pas trop savoir pourquoi, ni que faire. Hardy qui a l’expérience, bien sûr, de ces choses là, suggère la rédaction d’une pétition qui sera portée à la sous-préfecture à l’issue de la manif. Murmure approbateur. Aussitôt dit, aussitôt fait. Une feuille de cahier est exhumée d’un cartable, l’aile de son ami-6 sert d’écritoire. Après lecture, on décide de commencer le défilé en dépit du peu de personnes présentes : cinquante ?… soixante-dix  ?
Ainsi s’ébranle la première manifestation de mai 68 à Valenciennes.
Boulevard Froissart nous marchons assez espacés afin de couvrir toute la chaussée qui est très large à cet endroit. Il n’y a pas de banderole. Les slogans sont : « Libérez… nos camarades, «Ou…vrez Nanterre », aussi « CRS… SS » car, à ce moment, c’est sur les brutalités policières au quartier latin que se focalise l’attention. Notre maigre phalange impressionne peu les rares badauds. Peut-être cette manifestation leur rappelle-t-elle le monôme de la Saint-Nicolas, si ce n’est qu’en décembre nous étions quatre-cents, et que cette fois-ci nous ne les aspergeons pas de farine ! Place de la République, rue de Lille, rue de la Paix, place d’Armes (côté cafés). Une photo du journal Liberté immortalise cet instant! Nous marchons d’un pas décidé, le sourire aux lèvres, la plupart ont les mains dans les poches, certains même tiennent le col de leur veste relevé. Il ne fait pas chaud. On aperçoit la roue de mon vélo !... Les trois professeurs présents ont l’air plus grave. Debut tient une feuille de papier roulée à la main : sans doute le pétition. Place du Commerce, rue des Dentellières. La Sous-Préfecture est dans une ruelle pavée, en face d’un vieil immeuble en ruine, Capon et Debut vont porter la pétition. Le sous-préfet étant absent, on leur promet qu’elle lui sera remise dès son retour. Dispersion… Rendez-vous est pris pour demain, la grève est maintenue. Capon et Debut se rendront à Lille pour prendre les mots d’ordre de l’U.N.E.F.

Il est intéressant de noter que les « enragés » avaient fait silence en passant devant une clinique, mais aussi qu’un individu irascible au volant d’une R16 avait cru bon de nous insulter.

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08 mai 2008

MERCREDI 8 MAI - Ce n'est qu'un début continuons le combat

Je me souviens que ce jour-là je m’en fus au lycée pour réviser et que Capon et d’autres revinrent de Lille vers midi, porteurs des premiers tracts de l’UNEF où  étaient dénoncées l’entrée des CRS dans la Sorbonne et les brutalités policières. Nous ne possédions pas énormément de ces tracts, néanmoins nous nous employâmes à les distribuer dans le centre de la ville, notamment sous les essuie-glaces des voitures. Une manifestation fut décidée pour le lendemain à 17 heures. J’allais acheter un feutre pour faire des affiches et réussis à convaincre mes camarades qu’il fallait prévenir les syndicats ouvriers et les mettre dans le coup. N’avais-je pas écrit dans l’article du Numéro1 (déjà cité) : « Si les ouvriers ont abandonné l’action révolutionnaire, il n’y a plus de révolution possible ». Nous décidâmes que je les contacterais moi même, tandis qu’eux iraient prévenir les journaux : La Voix du Nord, Nord Matin, Liberté, Le Courrier.

Lorsque, vers 15 heures, j’arrivai à la Bourse du travail (ancienne mairie), où se trouvaient les permanences de FO et de la CGT , il n’y avait personne, mais on m’assura que les responsables n’allaient pas tarder à arriver. En effet, des gens de FO, me voyant sans doute attendre, ou ayant été prévenus – « il y a là un étudiant qui veut te voir ! » -  sortirent du café voisin. Je leur expliquai le but de ma visite. Je suppose que ma démarche les embarrassa : ils ne me répondirent rien d’autre qu’ils allaient y réfléchir.  Puis vint le responsable de la CGT, qui se montra, lui, très accueillant et m’invita à le suivre. Je lui emboîtai le pas dans de vastes escaliers et de somptueux corridors fort délabrés. Par-ci, par-là des flèches indicatrices « CGT », « CGT-FO », CFTC, etc … La permanence de la CGTétait un réduit fort exigu, prenant le jour par une étroite fenêtre, orné d’une cheminée en faux marbre, barré en son milieu d’un bureau du genre « salle de classe » surchargé de papiers et de dossiers. Mon interlocuteur, fort avenant et de mise très simple, me fit asseoir et s’enquit très civilement de mes études et bien sûr de mon identité, ce qui ne fut pas pour me plaire. Le fait que j’appartienne à l’enseignement technique semblait l’impressionner favorablement en ma faveur. Il pris quelques notes, et me promit d’envoyer quelqu’un à notre manifestation, en s’excusant de ne pas pouvoir y venir lui-même étant retenu par ailleurs. Nous nous quittâmes, somme toute fort bons amis. Etudiants : travailleurs solidaires. Il n’y avait personne à la CFTC. A la C.F.D.T., je fus reçu poliment mais sans chaleur. Visiblement mon interlocuteur, surpris par ma démarche, ne savait pas quelle attitude adopter. Il prit lui aussi des notes et promit d’envoyer quelqu’un.

Rentré chez moi je me mis à confectionner 3 affiches sur des versos de fonds la Voix du Nord qui me restaient de la semaine des jeunes. Ainsi libellées elles évoquaient plus l’annonce d’un bal  qu’à un appel à renverser l’ordre bourgeois !

Jeudi 7 Mai à 17 heures

GRANDE MANIFESTATION

des Etudiants Valenciennois

Ouverture de Nanterre

Libération des prisonniers

Arrêt des brutalités policières


Je me proposais d’aller les coller le soir, mais la pluie m’en empêcha.

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09 mai 2008

JEUDI 9 MAI - Nous existons !...

– Nos responsables sont repartis à Lille, rencontrer l’U.N.E.F. De retour vers midi, ils apportent des milliers de tracts et de banderoles ayant servi la veille pour une manif. La police s’intéresse à nous. Alarmé par notre manif du 7, le commissaire veut connaître nos intentions dans le détail. Il s’agit nous dit-on d’éviter les incidents, voire les provocations. Le ton « ferme et vigilant ». Nous apprendrons plus tard que Capon aurait eu l’honneur d’être « filé » une journée entière. Pour nous, cette considération nouvelle est un stimulant. Nous existons !…

Pour ma part j’arrive en voiture à la sortie du resto’U vers 13 heures, porteur de mes trois affiches. J’en colle une sur le portail, une autre au C.S.U, la troisième enfin place d’Armes sur le panneau d’affichage du café  LA PAIX.
Et il ne nous restait plus qu’à attendre le soir. Je me souviens que ma  préoccupation principale était alors, quelle participation aurons-nous ? Hormis le noyau habituel de mécontents, les « Etudiants de Valenciennes » me semblaient  plutôt appartenir à la grande masse des craintifs qu’être des activistes ! Ils étaient avant tout préoccupés par leurs études.  Et nos examens ? Et de leur répondre un peu tôt : « Il ne faut pas qu’il y ait d’examens ». Crainte plus que justifiée !

Ainsi donc nous arrivons le soir à 17 heures à l’entrée du CSU. Il n’y a pas grand monde. Celui avec qui j’arrive en voiture, déjà peu enclin à s’afficher avec des contestataires – a-t-il peur que ça nuise à sa carrière ? – se souvient soudain qu’il a un rendez-vous important. J’avais déjà remarqué en chemin, certains participants de la première manif qui s’éclipsaient discrètement. Je découvre la vie et ses dures réalités…

Bref dans la cour du C.S.U, il est décidé d’attendre les MP encore en cours. Les représentants de la C.G.T et de la C.F.D.T sont venus, M.Portalier représente la F.E.N. Un journaliste de « Nord Matin » s’impatiente (je ne me souviens pas que les autres quotidiens aient couvert l’événement). Tout ce petit monde attend assis dans l’herbe ou devisant gaiement à la grille. Sortie de cours des MP : la plupart se faufilent discrètement vers la porte, afin n’avoir pas à justifier leur défection. D’autres prétextent des trains à prendre, ou autre chose. On ne cherche pas trop à les retenir ; ça ne servirait à rien. Comme on dit ce sont les meilleurs qui restent. Ceux qui sont là  veulent défiler. Le cortège peut s’ébranler.

mai_68_manif_0905
Cette fois la police est bien présente et le commissaire, homme de grande stature et au teint sanguin, marche en tête, un peu en avant du cortège. Pour un peu on le prendrait pour le meneur !….  Sur la photo publiée le lendemain par « Liberté » nous ne somme toujours pas nombreux – une cinquantaine ? – nous essayons d’occuper le plus d’espace possible. Les banderoles ramenées de Lille contribuent quelque peu à étoffer l’ensemble qui prend vraiment l’air de partout ! On peut y lire : 
LIBEREZ NOS CAMARADES, PAS D’HORAIRES DEMENTIELS, DES DIALOGUES CONSTRUCTIFS.
L’article précise que «
partis de l’annexe de la Faculté, boulevard Harpignies, les manifestants sont passés par la gare et la place d’Armes portant des banderoles exigeant la libération des étudiants arrêtés à Paris, et réclamant des maîtres et des débouchés dans la vie active. Les étudiants ont distribué un tract de l’A.G.E.L-U.N.E.F tiré à 3000 exemplaires sur le parcours de la manifestation. »

Devant les « Beaux-Arts », rue Ferrand, nous exhortons les étudiants sortant de cours à nous rejoindre. Ils déclinent notre invitation. Sans doute notre troupe fait-elle plus pitié qu’envie !…

Après un long périple à travers le centre ville la dislocation a lieu sur la place d’Armes. Nos représentants improvisent un discours où ils reprennent les mots d’ordres de la manifestation. Libération des étudiants emprisonnés, demande plus de maîtres  et de débouchés dans la vie active.

Nous rentrons au C.S.U. Des représentants de l’UNEF venus de Lille sont venus. Après nous avoir félicités pour notre mobilisation, ils nous expliquent l’affaire de la Sorbonne, les six étudiants arrêtés, les brutalités policières, le mépris des autorités universitaires pour les étudiants, les enjeux. Ils nous invitent à nous prononcer par vote pour la continuation de la grève. Les présents étant les plus « enragés » le résultat n’était pas  douteux. Nous apprenons les subtilités de la démocratie…

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10 mai 2008

VENDREDI 10 MAI : chaude soirée

Journée marquée par l’étape des « 4 jours de Dunkerque » à Valenciennes.

Du point de vue des événements, cette journée est un temps mort, une attente. Après la manifestation d’hier, le mouvement va-t-il s’essouffler ? C’est à ce moment que la radio, notamment RTL, nous permettant de suivre en direct ce qui se passe au quartier latin, commence à jouer un grand rôle…  S’il y avait eu des stratèges dans le mouvement étudiant – ce que personnellement je ne crois pas –  ils auraient eu intérêt à faire monter la pression au moment où, le premier Ministre étant absent, ses collaborateurs, Peyreffite, Roche et les autres allaient se sentir désarmés. Personnellement, je sens confusément qu’il va se passer quelque chose. Peut-être je l’espère : « Soyez réalistes ; croyez à l’impossible » n’était pas encore le slogan de mai 68, mais cela semblait s’inscrire dans une certaine logique, la logique historique. Le barrage est en train de craquer, plus rien ne peut arrêter le fleuve.…

Comme par hasard, l’histoire n’étant qu’une superposition de coïncidences, une grande manifestation ouvrière, réunissant tous les syndicats (y compris des associations comme la J.O.C), était prévue le lendemain à Lille) à propos je crois de la réforme de la Sécurité Sociale. Je voudrais bien y aller, mais il me faut convaincre un copain « motorisé » de m ‘accompagner. Ça n’est pas gagné !… Cependant Poulidor remporte l’étape du jour contre la montre.

Rentré chez moi pour dîner, je compte bien redescendre en ville pour assister au spectacle public. Il y a les Enfants Terribles au programme. Sur R.T.L il est question de manifestation au quartier latin. Ça semble dégénérer. Je descends tout de même en ville, mais en emmenant mon transistor dans la sacoche de ma bicyclette. Sur la place d’Armes la fête bat son plein. Sur le podium de la « Voix du Nord » dressé devant l’Hôtel de Ville, les attractions se succèdent. Mais ce que j’entends sur mon poste me paraît bien plus important. C’est du direct, les commentateurs sont dans l’action, ils ont le souffle court. On a dit le rôle joué par les radios ce soir là. Combien de Français écoutaient R.T.L ? Les étudiants occupent le Quartier Latin ; les accrochages se multiplient ; les premières barricades sont édifiées, on entend les détonations des grenades lacrymogènes. Une grande forte fille sympathique, rencontrée tout à l’heure au FRANÇAIS, me trouve bien à son goût, et ne me quitte plus. Elle m’a attrapé la main et se serre contre moi. Sans doute trouve-t-elle que je lui témoigne peu d’attention ? Debout au milieu de la place face au podium, le transistor collé à l’oreille, j’entends pour la première fois la voix de Cohn Bendit. Un  porte-voix en main,  il essaie de calmer ses troupes. – les barricades sont faites pour se cacher derrière ; pas pour monter dessus !… «
les_enfants_terriblesSur le podium, d’autres « enfants terribles » chantent la belle poésie française.

« C'est la vie qui nous mène

Dilinding diding qui nous traîne

Dilinding diding qui nous sème

Dilinding di

Je t'aime, tu m'aimes, on s'aime… »

Au l’instant même où j’écris ces lignes (21 août 1968, 15:30),  j’entends sur le même transistor que les troupes du pacte de Varsovie sont entrées en Tchécoslovaquie.

Alain Gesmar ( secrétaire général du Sene-Sup ) entre incidemment en contact avec le recteur Roche sur l’antenne de R.T.L :
« Je suis disposé à vous rencontrer dans mon bureau si vous le désirez.

        Alors faites évacuer les forces de police qui cernent la Sorbonne !
Dialogue de sourds.

        La décision ne dépend pas de moi, mais du ministre. Je vais essayer de le joindre »

        Monsieur le Recteur, il n’y aura pas de discussion possible tant que nos camarades seront en prison. Tant qu’il y aura d’un côté des étudiants et de l’autre des forces de police, je resterai du côté des étudiants. »

Les protagonistes sont en place pour la première nuit des barricades.

Comme il ne se passe plus rien d’important, je vais me coucher, convaincu que le soleil qui se lèvera demain sur Paris sera plus rouge que d’habitude. Eclairera-t-il des barricades montées dans la rue ?

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11 mai 2008

SAMEDI 11 MAI : première nuit des barricades

Réveil et stupéfaction. La France profonde, qui n’a pas écouté la radio hier soir et n’avait jusqu’alors prêté qu’une attention amusée à la révolte estudiantine, sent un désagréable frisson lui courir le long de l’échine. Ce n’est pas la couverture de France-Soir exposée sur un présentoir devant la Maison de la Presse, rue de la Vielle Poissonnerie, qui va la rassurer ! En pleine page, une vue plongeante de la rue Gay-Lussac au petit matin montre des carcasses de voitures renversées en travers de la rue – certaines calcinées – à l’arrière plan, une épaisse colonne de fumée noire monte de St-Germain des Prés. Les commentaires ne sont pas faits pour rassurer : scènes de guerre, le drapeau rouge, le drapeau noir, dans les rues de Paris ! …

ruegaylussac_1Ce que je découvre moi, c’est la violence de la répression. La police gaullienne a montré en pleine lumière (des feux de voiture) son vrai visage. Dans le petit matin la chasse aux pétroleurs est commencée. Mais aussi les barricades ont fleuri sur le pavé de Paris. Les premières depuis la libération. Mais cette fois-ci ce sont les CRS qui sont les SS.

M. Bernard, le patron du « Caméléon Super Club », vers 11 h du matin, n’est pas très présentable : les yeux bouffis, les mains pleines de peinture bleue il a l’air d’un « Pierrot le Fou » [1] inachevé. Il a passé la nuit à peindre le plafond de son immense dancing. C’est que demain, Julie Driscoll, la chanteuse anglaise de Rythme&Blues – une vedette – se produira au Caméléon, sous le patronage du Club n° 1. M. Bernard, qui a passé la nuit éveillé, ignore tout des évènements du quartier latin. Il n’avait pas de transistor lu !….



[1] Sur l’affiche du film de Godard, Jean Paul Belmondo a la figure peinte en bleu.

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